dimanche 10 octobre 2010

Sur la route de Moriarty



Un samedi après-midi vous cédez à une impulsion et vous vous retrouvez quelques semaines plus tard à Soustons, sous la pluie, sans savoir bien à quoi vous attendre.
Le décor sommaire est déjà planté (un simple drap blanc suspendu), la salle remplie, la scène truffée de bric à brac divers (de la télévision vintage à la guitare bricolée sans oublier le seau à lait défoncé).
Les lumières s'éteignent en réponse à un signal des moins discrets et voilà le groupe ou plutôt la troupe qui entre ; troupe parce que dans cette famille là les personnages semblent bien définis (même si parfois à la limite de la caricature).
Nous trouvons d'abord la madone, Rosemary la chanteuse, qui capte bien malgré elle toute la lumière sur son doux visage et qui envoûte de sa voix très maîtrisée.
Ensuite accapare le regard tel un trublion un rouquin aussitôt surnommé "Chien fou" qui lance des regards exaltés à la foule, fait des lancements tantôt douteux tantôt bien sentis. C'est le fou qui oscille entre grâce et ridicule.
Pas très loin, tangue un héron aux longues jambes qui accompagne chaque accord de guitare de mouvements très audacieux des hanches. Malgré cette gestuelle quelque peu parasitante, il a une présence indéniable, un enthousiasme communicatif et cette générosité qui fait un peu défaut aux autres.
Pour faire face à cette chorégraphie marine, l'autre guitariste est lui solidement planté sur ses jambes, force tranquille du groupe, une figure presque paternelle.
Arrive enfin le bon élève un peu autiste (Agnan croisé avec Sheldon de The big bang theory ou Rain man), l'harmoniciste talentueux et virtuose qui n'adressera pas un regard ni une parole au public avant le rappel où il se révélera plein d'humour et d'ironie (il ne se remettra pas du nom de la salle de spectacle de Soustons appelée salle Roger Hanin).
Derrière et bien à part (d'ailleurs il ne fait pas à proprement parler de la famille mais vient jouer sur les tournées) trône le batteur qui pourrait incarner à merveille le stéréotype du bûcheron canadien.
Cette troupe bigarrée au talent indéniable a produit hier soir un concert pas toujours rôdé (à leur décharge c'était leur troisième date) qui manque d'un vrai souffle, d'une vraie générosité et peut être d'un vrai investissement scénique. Le concert s'emballe lors des moments trop rares où la chanteuse se lâche et où les musiciens se lancent dans des ponts musicaux formidables.

Mais en sachant que cette tournée est un préalable à l'enregistrement de leur second album, on ne peut que souhaiter que cette vie sur les routes qui nourrit tant de leurs textes insufflera un peu plus de vie aux morceaux et mettra en orbite leur musique.

Pour plus de renseignements sur le groupe ou sur les dates de leur tournée http://www.myspace.com/moriartylands

mardi 25 mai 2010

Un mammuth rempli de grâce


L'expérience est intéressante, l'alchimie formidable.
Prenez donc des corps fatigués, lourds et pas toujours très propres, un décor charentais désenchanteur, donnez voix à la médiocrité tout azimut (du fonctionnaire lubrique à la secrétaire rigide ), aux sentiments les moins nobles et faites-en surgir la grâce, la poésie et une liberté folle.

Ne vous y trompez pas, Mammuth n'est pas un grand film, il souffre de défauts tels que la facilité et la caricature de certaines scènes (et notamment celle du restaurant) et la relative faiblesse du scénario.

Néanmoins, il recèle de vraies trouvailles, de personnages hauts en couleur et une grande vitalité.

Tachons d'en trouver la recette exacte :

Premier ingrédient indispensable : deux acteurs au meilleur de leur forme.



Yolande Moreau est une actrice épatante et elle livre ici une très belle partition. Qu'elle se pare de tendresse ou de la cruauté ordinaire mais néanmoins féroce , elle est bouleversante.
Elle forme avec Depardieu un couple très crédible jusque dans les reproches gracieux de rabattage de lunettes de toilettes mais surtout par le grand attachement qu'on lit dans leurs gestes et leurs regards.
Un mot encore sur ce beau morceau de charcutier à la retraite qu'est Gérard Depardieu : il est une dichotomie physique; plus il est gros, gras et chevelu, plus il est délicat et gracieux. Il donne à ce personnage très banal une chair faite d'intelligence, d'humour et d'aplomb.

Deuxième ingrédient : des idées formidables

La première bonne idée c'était de mettre en couple ces deux acteurs, mais ce n'est pas la seule. Ce film met avant tout en lumière des gens que l'on ne voit pas au cinéma : les gens de peu, la faune triste des restos routiers, des hôtels premiers prix, les caissières de supermarché, les boîtes de nuit en plein jour...
Et puis il y a des moments de génie comme la scène du pot de départ réalisée avec des vrais ouvriers de l'usine de charcuterie : un vrai moment comique mais aussi désespérant vu par dessus l'épaule jamais courbée du héros.
Il y a également la rencontre du retraité avec sa nièce, complètement barrée qui quand elle ne rate pas des entretiens d'embauche devant des recruteurs libidineux s'adonne à sa passion : la création artistique avec des jouets démantibulés, décortiqués, torturés. Cette relation trouve son sommet lors d'une scène aquatique la plus belle du film, la plus poétique et la plus visuelle.
La dernière très bonne idée du film c'est de lui avoir donné des allures de road-movie mais à petite vitesse, Depardieu n'est jamais aussi beau que planté sur sa moto, silhouette massive se découpant sur la campagne charentaise.



Troisième ingrédient : un scénario aux résonances particulières
Les réalisateurs ne l'avaient sûrement pas prévu mais leur histoire d'un nouveau retraité qui part collecter ses "pap'lars" afin de mettre au point son dossier de retraite trouve un écho tout particulier dans l'actualité, donne voix et corps à un problème qui ne se voudrait que politique.

Quatrième et dernier ingrédient : une bande-son savoureuse
Kervern et Délépine n'en sont pas à leur première collaboration avec Gaëtan Roussel (l'ex Louise Attaque, l'ex Tarmac), mais celle-ci est particulièrement réussie. Les mélodies viennent se poser sur les images, mais ne sont jamais redondantes, ni forcées; elles forment au contraire leur itinéraire particulier dans le film, chemin parallèle à celui accompli par le héros, fil rouge de cette quête ordinaire d'un être qui ne l'est pas.


Il reste des petites choses sans saveur particulière et qui n'entrent en rien dans l'alchimie, dans la réussite du film : une icône du cinéma à la performance et au rôle oubliables (Isabelle Adjani), une vengeance qui tourne court (pourquoi vouloir rendre Yolande Moreau ridicule ?) et une montée lacrymale collective insensée (la fameuse scène du resto routier).

Rien cependant qui doit vous empêcher de tenter l'expérience !

vendredi 14 mai 2010

Come back la mélancolie, la douceur.

Camille Jourdy a été primée cette année à Angoulême pour le troisième opus de sa trilogie Rosalie Blum. J'ai découvert l'ambiance intimiste et loufoque qui émane de sa plume et de son pinceau grâce à la belle note de Patoumi. Puis Marie m'a fait ce beau cadeau.Les personnages que l'on croise au fil des pages et des trois tomes sont touchants de fragilité; ils se dévoilent peu à peu selon qu'ils sont les voyeurs ou les observés, les acteurs ou les spectateurs. J'ai aimé me promener dans ces pages au style un peu désuet, aux couleurs douces et y revenir souvent pour savourer les mille détails amusants, les expressions justes et étonnamment vivantes de cette foule de personnages.Il y a dans Rosalie Blum un contraste frappant entre l'apparence banale, ennuyeuse des personnages, à l'image de leur petite ville de province, et leurs imaginaires, leurs fantasmes, leurs aspirations saugrenues. Cette ambivalence m'a particulièrement touchée car j'y ai vu mon propre "jonglage" permanent entre ce qu'il faut être ou sembler être et ce qu'on aspire à être, à vivre en vrai (ce n'ai pas très clair, aussi j'espère que vous me suivez). Parfois seulement, les personnages de Rosalie Blum s'autorisent la bascule totale vers le n'importe quoi, tandis que d'autres gravitent uniquement à la marge de la raison ou de la société.Il s'agit aussi de l'ambivalence entre solitude et rapports familiaux et amicaux. Alors que la solitude frustre et entrave Vincent et Rosalie, elle ouvre l'imagination et les barrières mentales de la mère de Vincent. A contrario, Kolok a besoin de ses "muses" callipyges et dodues pour laisser libre cours à sa créativité. Si les rapports familiaux sont oppressants, voire délétères dans Rosalie Blum, le salut se trouve dans l'amitié. Amis avec lesquels les personnages se fondent une nouvelle famille, gaie, colorée, sincère.

Le trio d'amies autour d'Aude m'a tout particulièrement touchée. Voilà comment trois personnes aux horizons différents parviennent à s'enrichir, se compléter, se stimuler. Ce trio raconte qu'il est possible de se construire, de grandir et se révéler grâce aux idées tordues, aux moments silencieux, aux bouderies, aux accords parfaits, aux désaccords fracassants, à la solidarité intangible, aux coups dans le nez, à la pudeur et à la tendresse qui fondent l'amitié.

Pour perpétuer l'atmosphère cosy et la délicate mélancolie qui plane encore après avoir refermé le troisième tome, vous pourrez préparer un clafoutis aux mirabelles (ou aux cerises!) et siroter un thé légèrement fumé en pensant aux amis qui sont loin, à la famille qui, aussi folle soit elle, vous manque.


Clafoutis aux mirabelles
(recette plus qu'inspirée et entièrement adoptée de la Mangue)500g de mirabelles au sirop (ou de cerises donc)
250g de faisselle (0% ça marche aussi)
3 œufs
80g de farine
70g d'amandes (ou de poudre d 'amandes)
100g de sucre blond
3 càs de kirch (n'y dérogez pas je vous assure)
1 cc de jus de citron

Préchauffer le four à 190 °C.
Graisser un plat à four avec du beurre.
Séparer les blancs et les jaunes.
Faites blanchir les jaunes avec le sucre.
Ajouter le kirsch, la faisselle, la farine, et les amandes (réduites en poudre dans votre mixmix) en mélangeant bien entre chaque ingrédient.
Monter les blancs en neige ferme avec le jus de citron, et une pincée de sel.
Incorporer les blancs à la pâte.
Verser dans le plat et recouvrir avec les fruits.
Enfourner environ 50 minutes. Ça va gonfler comme un coussin, et sentir bon dans la maison.

vendredi 9 avril 2010

Itinéraire d'un enfant doué

Acte 1 : La naissance
Benjamin Biolay sort Rose Kennedy, rafle un succès d'estime et une victoire de la Musique.

Acte 2 : L'étincelle
Il écrit Négatif, chef d'oeuvre noir, troublant objet aux chants intrigants et entêtants. L'homme sur scène n'est pas très bon et a une gestuelle bien à lui mais le succès est là.

Acte 3 : La dolce vita
Paraît Home, création à quatre mains avec Chiara Mastroianni, un petit délice à écouter sur les routes, mais un échec commercial (malgré un mystérieux partenariat avec La Redoute).

Acte 4 : Les temps difficiles
Benjamin Biolay multiplie les affronts tant au niveau capillaire qu'à propos de ses collègues chanteurs (Bénabar et consorts ont pris cher mais comment vraiment lui en vouloir ? ). Il cultive autour de lui un joli parfum de soufre, publie A l'origine et Trash Yéyé.

Acte 5 : La consécration
Octobre 2009, La superbe arrive dans les bacs et réconcilie fans de la première heure et détracteurs, amateurs et initiés, Biolay et le succès.


Alors bien sûr, tout le monde a aimé, en a parlé, mais vraiment pour moi ce disque est un petit joyau.
Voici donc quelques arguments encore, cinq raisons nouvelles pour partir à la découverte de l' album.

Avec La superbe, vous pourrez :
1) Découvrir Valérie Donzelli dans "15 août". La réalisatrice et actrice du surprenant et coquin "La reine des pommes" fait la lecture délicate de la lettre de rupture.
2) Cultiver votre complexe d'Oedipe avec "Ton héritage".
3) Rendre hommage à votre électroménager, témoin silencieux et impuissant de nos vies dans "Brandt Rhapsodie".
4) Découvrir la poésie des noms de marques d'alcool et de médicaments, remèdes à la mélancolie, avec le plus beau d'entre tous, "le chasse-spleen un soir d'hiver".
5) Dire adieu avec "15 septembre" à une histoire d'amour que l'on n'aura pas vécue, juste effleurée.

Bonne écoute !

samedi 3 avril 2010

Les larmes de tarzan, ... et les patates à l'eau

[Un grand merci à Mathilde, c'est grâce à elle que j'ai pu dévorer ce livre. Si elle n'avait pas fait sa mamie quand elle est venue à Metz, je n'aurais pas pu m'adonner à cette lecture nocturne fébrile.]

Les larmes de Tarzan, c'est la rencontre fracassante entre Mariana et Janne.


Une femme mûre en slip panthère, aux "seins en oreilles de basset" et à l'allure peu soignée entre en collision avec un homme et le propulse à terre. Lors de ce choc, de cette rencontre, le nom de "Tarzan" s'impose mentalement à Janne. Leur histoire ne pouvait commencer autrement.

Voilà le genre de roman que vous achetez un peu parce que l'édition vous plait, beaucoup parce que vous trouvez le titre amusant, décalé... Et qui, sans prévenir, termine au palmarès de vos bonnes lectures du moment. Très bonne lecture même.

Le fait est que quand vous en lisez la première page, ça y est vous êtes mordus. Cette histoire tient en haleine, et c'est déjà beaucoup.

[Quand je dis que ça tient en haleine, j'ai conscience qu'on peut dire cela de pas mal de romans, y compris de fort mal écrits. Par exemple, Millénium, dont il sera question dans un billet à venir en mai. Wouah comme je sais trop vous tenir en haleine là! Revenons à nos moutons suédois... Oui, il est aussi suédois le bouquin, en dépit de ce que laisse supposer le nom de l'auteur (Katarina Mazetti)... Les larmes de Tarzan, n'est pas Millénium.]

Elle est pauvre, mère de deux enfants, et célibataire de fait - son mari s'est enfui, même s'il n'est pas tout à fait absent. Lui, Janne, est plein aux as et ne trouve pas de moyen satisfaisant et efficace pour dépenser son fric, ni de femme dont il soit tombé amoureux.

Thème rebattu de néo-Cendrillon, pourrait-on penser. Et pourtant c'est avec beaucoup de finesse, de gaieté que sont dépeints le quotidien affabulé de Mariana, ses bouts de ficelles pour s'en sortir, et la lassitude de Janne, et sa quête de sens.

Très beaux les passages narratifs de Bella, quand elle prend la plume, vous vous rendez compte que les efforts de Mariana pour endimancher un quotidien gris ne sont pas vains.

Et au terme de cette lecture, pas de menu somptueux, vous en conviendrez, mais un jeu d'appartement pour faire oublier aux enfants qu'ils ont faim quand les placards sont vides, ou - moins pathétique - quand vous avez la connerie comme Dav et moi l'autre soir.

Le frisbee d'appartement:
Deux joueurs ou plus

Pour tout matériel, il vous suffit d'utiliser des maniques rondes comme celles-là.
A mon avis, deux bérets, deux napperons au crochet de mémé, ou deux galettes de sarrasin* très rassies feront l'affaire.
Alors vous vous mettez aux points les plus éloignés de votre appartement, chaque joueur tenant une manique, et zou, la partie peut commencer!
(Heu vous connaissez le frisbee? Ben c'est pareil, mais pour corser le truc chaque joueur l'envoie simultanément à l'adversaire.)
On n'a même pas cassé l'orchidée, on a bien rit.
Si vous avez une bête à poils agile et joueuse ça peut encore ajouter en difficulté... Ou dans le noir avec des gilets fluorescents et des lampes frontales, ou ...

Et vous, quels sont vos jeux d'appartement? Ou vos jeux de quand vous avez la connerie?

* Remarquez ça peut constituer un repas ça...

mercredi 31 mars 2010

Soul Kitchen


Dans Head-on, ours d’or à Berlin en 2004, Fatih Akin explorait ses racines turques en abordant le thème du couple mixte et de la déchirure, dont Istanbul, pont entre deux rives était la ville symbole.
Ce film magnifique montrait l'introuvable accomplissement féminin d'une Sibel germano-turque en proie à son milieu d'origine et à ses désirs.

Avec Soul Kitchen, le réalisateur s’essaie à un registre nouveau : la comédie.
Le film narre les déboires d’un restaurateur hambourgeois, immigré lui aussi. Zinos tente tant bien que mal de faire fonctionner sa petite entreprise, mais tout part à vau l’eau. Il y a d’abord le FISC qui le harcèle perpétuellement, puis Nadine sa belle copine blonde qui décide de partir à Shangaï, enfin le chef cuistot caractériel qui joue les artistes et agace les clients.
S’ajoute à cela un frère ex-taulard qui, malgré ses bonnes intentions, donne une note salée à l’addition.
Tous ces personnages évoluent autour d’un lieu névralgique, le "Soul Kitchen", qu’un promoteur immobilier véreux-personnage , il faut l’avouer, un brin caricatural : trop blond, trop allemand, trop méchant-tente de s’approprier.
Mais, le scénario du film, à la fois convenu et farfelu, nous emporte, au rythme de la musique soul dans une fable généreusement épicée. Tout se mélange, humour et amour, fiestas et tracas. Et l’on rit autant que l’on s’attache au personnage principal. Looser sympathique, plié en deux par une sciatique et par l’avalanche de tuiles qui s’abat sur lui, il ne cesse de croire en son utopie. Il se démène frénétiquement pour échapper à la fatalité sociale, pour sauver son restau de quartier et faire le bonheur de ses amis /clients.


Car c’est de cela que parle ce film : de la force de la communauté et de l’amitié face à la société.
C’est cela qu’il faut sauver à travers ce lieu mi prolo-mi branché, où se mêlent les accords et les saveurs : le goût de la vie ensemble et des plaisirs simples et authentiques-la musique et la gastronomie- face à une société procédurière et dévoratrice.

mardi 23 mars 2010

Sliv, l'islandais

Il en va des livres comme de la musique. Chaque oeuvre recèle son rythme propre, son tempo particulier. Alors qu'un Modiano ne se feuilletera qu'à pas mesurés, laissant au lecteur le temps de se délecter de chaque mot, de la moindre virgule et de la mélancolie distillée à chaque page, il est des livres que l'on dévore. Ils vous laissent haletant, ne demandent qu'à être effeuillés toujours plus vite et ne vous laissent de répit qu'une fois achevés.

Les falsificateurs est de ceux-là.

Il est arrivé dans mon univers par un hasard vert-anis (les étiquettes trophées sur les livres me laissent généralement indifférente mais certaines récompenses peuvent faire exception) et par l'enthousiasme d'un libraire convaincant.

La lecture a pu très vite commencer.
Ainsi donc un consortium de falsification du réel a entrepris dans le plus grand secret de revisiter l'histoire mondiale sans que personne ne sache dans quel intérêt à grand renfort de fausses documentations et création de légendes.
La chienne Laïka ? Elle n'a jamais existé, pure invention du CFR (Consortium de Falsification du Réel) afin de relancer la course au nucléaire essentielle dans l'équilibre des deux blocs pendant la Guerre Froide.
Les archives de la Stasi ? Une création destinée à la relecture de l'histoire allemande et de ses protagonistes.
Christophe Colomb n'a jamais découvert l'Amérique qui était déjà terre conquise par les Vikings ! (Vous le saviez déjà ? C'est que le CFR a fait du bon boulot !)

Et c'est comme cela qu'Antoine Bello vous entraîne pendant 500 pages à la relecture de l'histoire du monde sur un mode "Et si ce n'était pas vrai ...".

Ce n'est rien de dire que l'auteur domine son sujet, le livre est d'une précision documentaire mais le tour de force réside dans la force de la narration. A chaque moment, on accepte que notre univers soit déconstruit, mis en doute tout comme l'est celui du héros, Sliv, sympathique et talentueuse nouvelle recrue du CFR. Alors que ses collègues interrogent l'organisation, son dessein et leur rôle dans tout cela, le jeune islandais ne songe qu'au prochain scénario qu'il va pouvoir élaborer (un nouveau film maudit que Chabrol se vanterait d'avoir vu ?).

L'enthousiasme que suscite cette lecture tient davantage à cette implacable machine narrative fourmillante d'idées que l'auteur déploie qu'à l'écriture qui aurait parfois mérité d'être resserrée, plus incisive. Mais Antoine Bello a de la ressource pour nous fournir une saga enlevée, il a d'ores et déjà publié le trépidant deuxième volet des aventures de Sliv (Les Eclaireurs) et annonce une suite. Il est vrai que dès lors que le faux lui permet de mettre en perspective le réel, on se dit que l'actualité devrait lui donner matière à falsifier ; il s'est ainsi emparé du 11 septembre comme ressort incroyablement dramatique dans le deuxième volume.

Je ne saurai que trop vous recommander cette lecture, pensez juste à prévenir famille et amis que vous serez momentanément indisponibles.

dimanche 21 mars 2010

Poussières de Sang... et yassa

[Je vis dans un monde schizophrénique.

Tous les jours, je prends le train pour aller travailler. Il traverse des campagnes par moments magnifiques mais des villes quand même un peu glauques, surtout l'hiver. Dans ce train, des gens montent pour aller travailler, comme moi. Et alors que nous traversons ces paysages étranges ponctués de villages gris et de vieilles usines majestueuses, ces gens vont élever au rang d'humain leurs sacoches ou sacs à main. Ils vont les installer bien au chaud sur le fauteuil à côté d'eux et ne consentiront à le déplacer, de mauvaise grâce, qu'aux conditions que le train soit bondé et que vous le leur demandiez avec conviction.

Du coup, dans cet univers schizophrénique, j'ai parfois besoin de beauté:]


Poussières de Sang, Compagnie Salia Nï Seydou:

J'avais entendu un des deux chorégraphes dans une émission passée sur France Inter. Les paroles qui y furent échangées avaient suffisamment retenu mon attention et mon intérêt pour que le nom du chorégraphe fasse "tilt" lorsque je le vis sur le programme de l'Arsenal.
Deux semaines avant la représentation, j'avais pris les places et entouré la date dans mon agenda.
Les lumières de la salle étaient encore allumées lorsque les musiciens sont entrés sur scène et se sont installés à jardin, du coup les gens (les mêmes que ceux aux sacs à mains?) ne se sont pas tus tout de suite.

Et puis, il y a eu ces deux hommes, ces deux dos. J'étais bouche bée.

La lumière jaune pâle a joué avec leurs ondoiements, leurs saccades et leurs secousses. Je regardais tour à tour un couple frénétique, un insecte coléoptère, un animal mythique. Puis l'intensité du mouvement est allée crescendo, accentuée par les rythmes "percussifs" et la redondance des phrasés dansés à sept.

Ces séquences faisaient écho au premier couple, anti-duo, comme autant de duels, de confrontations. Les corps sont trainés dans la boue, éprouvés, claqués sur la paroi de fond de scène qui les projètent avec force au centre des évènements et de la scène, érigés en trophées.


Ensuite, tout n'était pas superbement léché. Ce n'était pas d'une précision à couper le souffle et je ressentais un peu de frustration à voir sans entendre plus les instruments sur scène. Nonobstant le spectacle était chargé d'électricité, j'ai eu le souffle court, les larmes aux yeux sur le chant final, le sourire en entendant la kora et le saxo soprano. Je suis sortie de la belle salle boisée de l'Arsenal un peu engourdie, j'avais finalement trouvé le spectacle un peu court...

Nous avons pu parler de tout cela devant un verre de vin blanc de Vaux, avec des amis rencontrés là par hasard. Vous pourrez y songer en préparant un "bar yassa" après les avoir vu en vrai.

Bar Yassa*:
Pour deux personnes

1 citron confit (si vous aimez, sinon du citron frais jaune ou vert, une orange c'est bien aussi)
3 oignons
jus de 2 citrons
huile d'olive
2 bars ou 1 gros (avec de la daurade ou du maquereaux ça doit être sympa aussi)
moutarde
1/2 bouquet de persil
1 bouillon Kub

La veille:
Rincez les bars à l'eau courante en feignant de ne pas remarquer leurs yeux fixes un peu accusateurs. Disposez-les dans un plat à four, tête-bêche c'est plus drôle.
Mélangez comme pour une vinaigrette la moutarde (2 grosses cuillères pour moi, mais selon vos goûts), le jus des citrons et enfin l'huile d'olive. Réservez.

Détaillez le citron confit en lamelles, en répartir la moitié dans le plat et farcir les poissons avec la moitié restante. Farcir également les poissons de persil haché.
Arrosez de la marinade moutardée, puis réservez au frais (en filmant le plat tout de même) 3h, une nuit ou pas du tout.

Préchauffez le four à 180°C.
Coupez les oignons grossièrement et faire fondre dans une sauteuse avec un filet d'huile d'olive. Ajoutez 1/2 litre d'eau, lorsque ceux-ci sont devenus translucides, ainsi que deux KubOr. Feu vif 10-15min. Versez le tout sur les poissons de sorte qu'ils soient couverts de bouillon et d'oignons. Enfournez à 150°C pour 15-20min.

Faire cuire le riz par absorption:
Rincez le riz (1 verre pour deux personnes) à l'eau jusqu'à ce que celle-ci devienne parfaitement limpide. Égouttez.
Faire revenir dans une sauteuse avec 1 càc d'huile d'olive, ajoutez de l'eau (2 verres pour 1 verre de riz), salez à la fleur de sel.
Portez à ébullition sans mélanger.
Baissez le feu, couvrir et laissez cuire à couvert pendant 10-15min toujours sans mélanger (important). Goutez pour tester la cuisson, prolongez si nécessaire.

Servir les bars accompagnés de ce riz al dente et non collant!

* Grâce à la note parue chez Guillaume Long aujourd'hui, je viens d'apprendre que le bar est une espèce menacée (liste rouge Greenpeace), donc préférez-lui définitivement le maquereaux ou la daurade... Je tiens à préciser que nous n'en savions rien au moment des faits!

mercredi 17 mars 2010

Precious ridicule?





Le film Precious, adapté du best –seller de Sapphire Push sorti en 1996 triomphe actuellement outre-Atlantique.




L’héroïne est une mal-née. Un père absent, qui ne revient que par flashs cauchemardesques dans des scènes de viols à la limite du supportable. Une mère tortionnaire et dépressive qui oblige se fille à se bâfrer.

"L'amour n'a rien fait pour moi. Il m'a violée. Il m'a rendue malade." Claireece "Precious" Jones n'attend plus grand-chose de la vie. "De la sale graisse noire à virer", c'est ainsi qu'elle se perçoit.

Enceinte de son deuxième enfant, elle marche péniblement, dans un Harlem à l’horizon bouché.
En guise d’échappatoire, un imaginaire de strass et de paillettes dans lequel elle serait la proie consentante de photographes sous le charme.
Puis il y a l’école. Une autre école. « L’alternative school », où elle apprend sous la conduite d’un professeur dévoué, à se raconter, à dire l’indicible. L’école comme chance, l’écriture comme issue. Une idée naïve, s’il en est, mais qui n’avait rien pour me déplaire.


Un scénario misérabiliste et larmoyant ? Certes, le propos est extrême, le malheur omniprésent. Mais l’écueil du ridicule est évité, grâce à la force interprétative de Gabbourey Sidibe . Engluée dans ses kilos, avec son visage inexpressif, elle fonce tel un char d’assaut, résiste aux chocs. Et vit malgré tout.
Lee Daniels a donc réussi la prouesse d’émouvoir sans apitoyer, d’attendrir sans agacer. Et si les larmes coulent, elles ne sont pas forcées par une quelconque musique de circonstance. La BO hip-hop et la voix de Mary J Blige adhérent au décor.
Et ni Mariah Carey, méconnaissable (sans maquillage !) en assistante sociale, ni les brèves apparitions de Lenny Kravitz en infirmier rédempteur ne viennent enrayer la puissance narrative de ce film bouleversant. Ils y sont même tout à fait crédibles !

samedi 13 mars 2010

Un ciel blanc tempête


Un premier rendez-vous c'est important, décisif même. Mais le vrai tournant d'une relation ce sont les rencontres suivantes, ce sont elles qui dessinent le chemin commun, l'itinéraire, quand on est sorti de l'émerveillement et de l'aveuglement premiers.

Turner je l'attendais, c'était Mon rendez-vous parisien.
Turner jusqu'alors j'en connaissais Venise, les ciels, la lumière et la poésie admirés dans une vaste galerie déserte de la Tate Gallery à Londres.
Turner ce jour-là est devenu tout autre, un artiste débutant laborieux, s'appliquant à copier les maîtres qu'il admire, un perfectionniste de la dernière seconde (il retouchait le jour du vernissage), un maître de la stratégie captant toute l'attention des spectateurs par une seule goutte de vermillon au détriment des autres toiles (pauvre Constable !), un voyageur inspiré mais aussi un artiste conscient des thèmes vendeurs (les catastrophes naturelles étaient lucratives).
Beaucoup plus incarné.





Mais Turner est aussi devenu bruyant, étriqué, tiré par les cheveux et pédagogique... et ce n'était pas de sa faute.
Je n'ai jamais fréquenté des expositions de ce type, confronter un artiste et ses "maîtres" et je ne suis pas commissaire d'exposition mais il me semble que "Turner et ses peintres" souffre de nombreux défauts.
L'organisation spatiale d'abord ne permet ni un recul suffisant devant les oeuvres ni une circulation aisée : ou on se trouve collé à la toile (ce qui est toujours intéressant surtout pour les dernières oeuvres exposées dans lesquelles Tuner sculpte dans la peinture avec des couteaux mais un peu fragmentaire ) ou derrière un groupe de personnes (ce qui vu ma taille est handicapant même si j'aime les visions pointillistes).
Les liens entre Turner et SES peintres donc sont parfois très ténus ou mal exploités. Je comprends bien la présence des eaux-fortes de Piranèse, des toiles de Rembrandt mais que valent des références à des toiles que Turner "aurait pu voir" ? Par contre, j'aurais aimé découvrir davantage de toiles du Lorrain dont on nous dit qu'il était le maître incontesté du peintre anglais.
Exposer un peintre, ses maîtres et ses contemporains ensemble a un objectif avoué : montrer comment les artistes s'influencent, se démarquent, traitent de thèmes communs, exposer une époque ; dès lors a t-on besoin que chaque cartouche insiste sur toutes les histoires de clochers, que l'audioguide appuie sur toutes les affaires de voisinage ?
Pourquoi ne pas laisser le spectateur combler les pointillés ? (Pourquoi avoir acheté l'audioguide aussi me direz-vous ? C'était de la conscience professionnelle !)

Ce rendez-vous aurait probablement été sans saveur et oubliable, mais au moment de le quitter, Turner a sorti les dernières armes : ses toiles inachevées qui baignent dans une lumière incroyable, sont désincarnées, irréelles et dont les formes floues, imprécises sont d'une grâce inouïe, de véritables fantômes de paysages.
Et là peu importe la foule, les murs et les plafonds et l'audioguide ...

En conclusion je ne vous recommande pas spécialement de vous rendre au Grand-palais mais foncez plutôt à Londres pour admirer Turner en sa patrie (et puis en Angleterre les musées sont gratuits ce qui est quand même une pratique des plus sympathiques !). Bon évidemment le mieux serait d'attendre que les toiles exposées reviennent à la Tate, cela vous laisse une année pour vous organiser !


mardi 9 mars 2010

Se jeter à l'eau... Chien orange et Tian


Socrate le demi-chien, Sfar et Blain



Si vous êtes fans des mythes grecs (ou pas, juste fans des animaux qui parlent ) mais que la subversion et les détournements de récit ne vous effraient pas : Socrate le demi-chien sera votre compagnon idéal.

Première case, à voir la tête de Socrate on rit déjà…
Un chien orange, pas trop fringant, mais l’œil avisé.


[Si j’ai ouvert cette B.D., c’est grâce à Ril & Mu J’avais couru Metz la veille de Noël (oui bon, relativisons, courir Metz ça n’est pas non plus du sport de haut niveau), pour leur dénicher le tome 3 indisponible à Bordeaux.]


J’ai vite compris pourquoi Socrate leur avait tant plu (ils adorent comme moi et avant moi les animaux qui parlent). D’abord, il cause ( !). Mais en plus il philosophe, et là je dois bien dire que sa conversation est d’un cran supérieure à celle de Plexus*, qui est un obsessionnel compulsif**.

Socrate joue de ses charmes auprès des femmes, de même il pense, il formule, il théorise, à tort et à travers. Socrate est le chien d’Héraclès. Et si le demi-dieu en prend pour son grade (petite tête, gros muscles, grande matraque et grande libido), le demi-chien supplée à ses manquements. Les tribulations de ce binôme étrange s’accomplissent au gré des hauts faits et des anecdotes mythologiques.


J’ai aimé :
· Le couple Ulysse/Héraclès, particulièrement savoureux ;
· Socrate en précepte improvisé d’un Œdipe pas « fut-fut » ;
· Héraclès le gros bras forniqueur versus Zeus le tout-puissant lubrique un peu dépassé.
Le trait est tremblant mais vif et joyeux, et les couleurs franches et plaquées contribuent à cette atmosphère vive, piquante. Vous ne ferez qu'une bouchée de ces trois tomes, pourquoi ne pas accompagner le tout d'un plat méditerranéen, le tian...


* le chien, demi-humain, de Ril & Mu
**"la balle, elle est où la balle...? eh eh, tu m'envoies la balle?"


Le Tian, de Mu :



[Le hic c’est que nous sommes en hiver, donc point de tomates, aubergines et autres courgettes, car mes idéaux me crient : « Les légumes d’été en hiver c’est le mal ! », donc voici en fait une adaptation libre et décomplexée du tian de Mu, collection hiver qui tire à sa fin (espérons-le).]

Pour un grand plat rectangulaire (35x25cm) :

• 2 gros fenouils (sont-ce bien des légumes d'hiver? mouais, je ne sais pas trop, tant pis pour les idéaux)
• 4 oignons rouges (rouges, juste parce que c’est plus joli)
• 350 g de feta de brebis (of course)
• 10/12 tranches fines de lard fumé
• pignons
• basilic surgelé (du coup)
• huile d’olive


Émincer les oignons, et les fenouils après les avoir nettoyés.
Réservez les pluches de fenouil.
Dans le grand plat à four, alternez une rangée de fenouil, une d’oignon, une tranche de lard, deux tranches de feta jusqu’à épuisement des stocks et en serrant bien dans le plat.
Un filet d’huile d’olive, sel et poivre.
Hop au four à 180°C pendant 20 min.
Pendant ce temps, faites dorer les pignons à sec dans une poêle. Hors du feu ajouter du basilic, les pluches de fenouils et une lampée d’huile d’olive. Sortir le plat du four et parsemez le mélange pluches-pignons-basilic.